
Le Monde
14 janvier 2005
Longtemps, ce blanc sec n'a été qu'un alcool de comptoir. Quelques vignerons redonnent du lustre à cette appellation.
Le muscadet en renouveau
LE JOUR DE L'AN de 1709 en pays nantais avant été particulièrement doux, comme partout ailleurs en France. Mais dans la nuit du 5 au 6 janvier, le vent du nord se mit à souffler avec une telle violence que la tente gela en moins d'une heure. Les températures tombèrent jusqu'à -20° à Paris le 13 janvier et -16° à Montpellier.
L'anticyclone venu de Sibérie sur l'Europe centrale maintint cette température jusqu'au 24 janvier. Tous les fleuves, y compris la Loire, gelèrent; les oiseaux, le gibier, les fruitiers furent anéantis. On enregistra pendant cette période plus de 20 000 morts dans tout le royaume. Le vignoble nantais fut détruit à 100%. Ce fut le paroxysme de ce que les historiens appellent la "petite ère glaciaire" (1707-1715), et, pendant des décennies, l'année 1709 resta celle du "grand hiver".
L'annés suivante, les prix atteints par les vins provoquèrent "la fureur de planter". Certains vignerons se contentèrent de replanter les même cépages sur les mêmes terroirs, d'autres, espérant conjurer le climat, firent appel à un nouvel encépagement. C'est ainsi que le melon de Bourgogne, "qui ne donnait dans sa province d'origine qu'un vin blanc médiocre", écrit Marcel Lachivère (Vins, vignes, vignerons, Fayard, 1988), fit une belle carrière en pays nantais, qui continue sous le nom de muscadet".
Aujourd'hui, le vignoble nantais couvre le sud et l'est du département de Loire-Atlantique et s'étend légèrement en Vendée et en Maine-et-Loire. Il produit des vins blancs secs de cépage muscadet, sous trois appellations d'origine contrôlée (AOC) différentes depuis 1937 : muscadet à l'ouest; muscadet de sèvre-et-maine entre les pentes vallonnées des deux rivières; coteaux de la Loire entre Nantes et Ancenis. Et, plus récemment, sous une quatrième appellation : muscadet des côtes de grand-lieu, près du lac du même nom.
La région produit aussi un VDQS (vin délimité de qualité supérieure), le gros-plant, issu du cépage folle blanche. Le cépage gamay produit encore quelzues rouges légers et rosés sous l'appellation VDQS.
Longtemps, le muscadet n'a été qu'un vin de comptoir siroté à loisir dans les bistrots de Nantes et de Saint-Nazaire. On l'a associé à de la liqueur de citron ou a de la limonade (blanc limé) pour conjurer son acidité. Et, sous le nom de "kirsh québecois", un restaurateur de la Belle Province l'a même servi avec du sirop d'érable.
Le "succès" du muscadet à Paris date des années 1930, quand le boulevard le célèbre en chanson : "Quel cachet ! Quel bouquet ! Qu'il est gai le coquet muscadet !"
Le muscadet est le vin des fruits de mer; c'est assurément un vin de soif, frais et peu alcoolique, extrèmement agréable lorsqu'il provient des meilleurs terroires de Sèvre et Maine. On recherche alors son caractère fruité, ainsi qu'un léger picotement lorsqu'il a été élevé sur lie. Mais c'est l'exception.
Le gros de la production, entre les mains du négoce, provenait dans les années 1980 de vignes dont le rendement dépassait 100 hectolitres à l'hectare. Et aujourd'hui encore, malgré une réglementation plus stricte des dates de mise en marché, de gigantesques installations assurent une vinification express qui alimente au plus vite les gondoles des grandes surfaces. On ne s'étonnera pas que les consommateurs éprouvent une certaine inquiétude en achetant de telles bouteilles.
On recherchera donc, de préférence, des vins de propriétaires ou de négociants auquels de telles pratiques sont étrangères, si l'on veut apprécier le charme d'un muscadet sur lie avec les huîtres affinées en claires, dans les eaux peu salées et riches en plancton de la baie de Bourgneuf.
La réglementation de 1977 a défini la mise en bouteilles sur lie comme une opération qui consistait à laisser le vin en cuve, sans soutirage, afin qu'il poursuive son évolution sur les lies fines formées des résidus de levures naturelles. Après la fermentation alcoolique, elles contribuent, grâce à leur effet réducteur, à la formation d'un bouquet à la fois onctueux et frais.
Cette technique exige beaucoup de soins et des vendanges saines. Le vin conserve alors un caratère perlant, vif et frais sur la langue, en même temps que des nuances iodées, fruitées et sapides.
Voilà bien le paradoxe du muscadet, qui peut, selon son origine, être insipide et plat ou bien débordant de caractère. C'est alors, belle récompense, qu'en fonction de son terroir il sera dans certains cas apte au vieillissement, comme ce magnum du Château de La Preuille 1986, dégusté en 2000, qui conservait dans sa maturité avouée une exceptionnelle fraîcheur.
Ce Château de La Preuille, magnifique château féodal des XII et XVème siècles situé à proximité de Clisson, appartient à Philippe et Christian Dumortier. C'est une propriété de 37 hectares d'un terroir de granit porphyroïde qui assure au fil des ans une typicité très affirmée et, sans aucun doute, une complexité qui n'existe que dans peu de propriétés du Val nantais.
Leur muscadet sur lie 2003 pourra se garder plusieurs années avant d'exprimer, avec un même catactère de fraîcheur et d'élégance, la complexité qui sied à une bouteille de garde.
Autre producteur, la maison Sauvion, négociant à Vallet, qui s'autoproclame "façonneur de plaisir" sous l'étiquette Château du Cléray. Son muscadet exprime le meilleur de l'appellation Sèvre et Maine sur lie, la fraîcheur, la vivacité et une certaine longueur en bouche.
Il faudrait, pour élargir le choix, nommer Louis Métaireau, un pionnier du renouveau de l'appellation, mais aussi Joseph et Bernard Landron (domaine de la Louvetrie) pour leur amphibolite nature, et encore le domaine de l'Ecu (Guy Bossard) ou la château de la Ragotière des frères Couillaud. Chez eux, et chez quelques autres, le muscadet est désormais en quête d'excellence.
Jean-Claude Ribaut